Mot essentiel n° 17 – Les causes du trouble bipolaire : des « mécanismes explicatifs »

Le trouble bipolaire (TBP) est provoqué par l’intrication de plusieurs facteurs. Selon le modèle simplificateur « vulnérabilité-stress », sur un terrain neurobiologique prédisposé (facteurs génétiques, structure psychologique de la personne) des facteurs psychologiques et des facteurs environnementaux (les stress) favorisent ou déclenchent les manifestations du TBP.
Les 3 mécanismes intriqués du TBP (neurobiologiques, psychologiques, environnementaux) sous-tendent les 3 axes du traitement : médicaments stabilisateurs de l’humeur, psychothérapies, aménagements des habitudes de vie.

SOMMAIRE

1. Les fonctions les plus complexes du cerveau sont les fonctions psychologiques et comportementales

2. Les zones de commande des fonctions psychologiques et comportementales se situent dans les aires frontales et préfrontales du cerveau

3. Un trouble mental, c’est d’abord une perturbation persistante de la pensée

4. Au cours d’un trouble mental, la perturbation de la pensée est suffisamment importante pour retentir sur le fonctionnement dans la vie quotidienne

5. Le terme « trouble mental » est préférable à celui de « maladie mentale »

6. Les troubles mentaux ont des critères diagnostiques consensuels

7. Le fonctionnement défectueux de certains réseaux neuronaux est le mécanisme fondamental des troubles mentaux

8. Le mécanisme de base du trouble bipolaire est une instabilité neurobiologique des zones du cerveau chargée de la régulation de l’humeur

9. La vulnérabilité au trouble bipolaire d’origine génétique est indiquée par l’héritabilité du risque

10. La vulnérabilité psychologique au trouble bipolaire est acquise au cours de la vie, au fil de la maturation psychologique

11. Les manifestations du trouble bipolaire sont favorisées ou déclenchées par des facteurs occasionnels, les « stresseurs »

12. Les 3 mécanismes du trouble bipolaire (instabilité neurobiologique, facteurs psychologiques, stress extérieurs), agissent de manière intriquée

13.La répétition des épisodes aigus est un facteur aggravant du trouble bipolaire

1.Les fonctions les plus complexes du cerveau sont les fonctions psychologiques et comportementales

Les fonctions psychologiques et comportementales de chacun sont celles de la pensée, des idées, de la conscience de soi, des prises de décision, de la capacité de à juger et se comporter, etc. Les fonctions psychologiques et comportementales et leurs commandes se constituent progressivement depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte au fil des expériences de la vie propres à chacun.

Qu’est-ce qu’une fonction psychologique ?

Les « fonctions supérieures » du cerveau sont les fonctions apparues le plus récemment dans l’évolution  des espèces animales (dont l’homme). Certaines fonctions cérébrales « supérieures », telles celles du langage articulé, de la commande de l’exécution des gestes, de la reconnaissance des formes (des objets, des visages), etc., toutes en liaison étroite avec la fonction de la mémoire, ne sont pas l’apanage de l’homme, mais elles sont particulièrement développées chez lui (la fonction du langage articulé est présente uniquement chez l’homme).
Ces fonctions siègent dans le cortex cérébral, la couche la plus superficielle des hémisphères cérébraux (figure ci-contre), à proximité et en liaison avec des fonctions plus primitives (fonctions motrice, sensitive, visuelle, olfactive ; fonctions émotionnelles ; etc.).
Les fonctions les plus subtiles et les plus complexes sont les fonctions psychologiques et comportementales (pensée, idées, croyances, conscience des émotions, capacité à se mettre à la place de l’autre, capacité de juger, respect des convenances sociales, conscience du « bien » et du « mal »). L’intégration de ces fonctions complexes, ce qu’on appelle la cognition, se situe dans les aires préfrontales du cerveau, présentes uniquement chez l’homme.
La pensée est ce que le cerveau produit (imagine, crée, combine) à partir des idées, des croyances, des souvenirs, des émotions et des perceptions de l’instant (perceptions visuelles, auditives, olfactives, sensitives). La pensée est la fonction cérébrale la plus personnelle, un lieu de liberté qui fait de chacun un individu unique.
Un trouble mental, c’est d’abord un trouble (inadaptation, désordre, désorganisation) de la pensée et des émotions, responsable de souffrance morale et de comportements inadaptés.
Les fonctions cérébrales supérieures sont liées les unes aux autres (le cerveau fonctionne comme un tout). Ainsi, les aires préfrontales reçoivent des informations de toutes les aires cérébrales (mémoire, vision, audition, émotions automatiques), ce qui permet à la personne de juger, décider et finalement agir et se comporter de manière adaptée à la situation du moment (agir et se comporter de manière « sensée »).

2. Les zones de commande des fonctions psychologiques et comportementales se situent dans les aires frontales et préfrontales du cerveau

Les fonctions psychologiques sont en liaison avec les autres fonctions supérieures (langage, mémoire, etc.) ; elles évoluent au fil du temps et avec les expériences de la vie ; elles sont altérées au cours des divers troubles mentaux (un trouble mental, c’est d’abord un trouble de la pensée) ; elles sont éventuellement modifiables (quand elles sont défavorables) avec l’aide des psychothérapies.

Où se situe les aires frontales et préfrontales du cerveau, siège de l’intégration des fonctions psychologiques et comportementales ?

3. Un trouble mental, c’est d’abord une perturbation persistante de la pensée

La « pensée » est ce que le cerveau produit (imagine, combine, ordonne, verbalise) à partir des idées, des croyances, des souvenirs, des émotions et des perceptions du moment. Il n’y a pas de trouble mental sans perturbation persistante de la pensée.

Qu’est-ce que la pensée, base du fonctionnement psychologique d’une personne ?

Les fonctions les plus subtiles et les plus complexes du cerveau, difficiles à analyser et à évaluer, qui caractérisent le plus notre « humanité », sont celles de « la pensée ». Le siège de ces fonctions se situe dans les aires frontales du cortex cérébral, en particulier les aires préfrontales présentes uniquement chez l’homme, ce que les méthodes d’exploration neurophysiologique les plus modernes ont confirmé (PET scan, carto-graphies isotopiques) .
La « pensée » est ce que produit le cerveau (ce qu’il imagine, combine, ordonne, verbalise…) à partir des idées, des croyances, des émotions et des perceptions du moment.
La pensée est la forme la plus expressive de la liberté et de la particularité d’une personne (« je pense donc je suis ») ; les modes de pensée d’une personne ne sont jamais exactement identiques à ceux d’une autre personne : chaque personne est unique, chacune a sa personnalité.
Un trouble mental, c’est d’abord une perturbation de la pensée.
– pensée accélérée, par exemple au moment d’un épisode maniaque ;
– pensée ralentie, par exemple au moment d’une dépression ;
– pensée « envahie », par exemple : préoccupations et soucis excessifs (anxiété) ; peur sans raison et excessive (phobies de toutes sortes) ; émotions inadaptées au cours du trouble bipolaire ; idées suicidaires intrusives (impossibles à évacuer) ; délires et hallucinations (au cours d’une schizophrénie) ; etc.
– pensée déstructurée et incohérente, par exemple au cours de la schizophrénie ou d’une démence dégénérative tardive telle que la maladie d’Alzheimer.

4. Au cours d’un trouble mental, la perturbation de la pensée est suffisamment importante pour retentir sur le fonctionnement dans la vie quotidienne

Au cours du trouble bipolaire, par exemple, la perturbation de la pensée au moment des épisodes, dépressifs ou maniaques, est suffisamment importante et persistante pour provoquer une souffrance morale, altérer le fonctionnement quotidien, provoquer des comportements inadaptés.

Qu’est-ce qui fait la différence entre des perturbations normales de la pensée et un trouble mental ?

Ce qui fait d’une perturbation de la pensée un trouble mental, c’est que les troubles sont importants, persistants ou répétés ; ils provoquent une souffrance morale ; ils retentissent sur la qualité de vie, sur les capacités d’adaptation de la personne, sur le fonctionnement quotidien ; ils exposent à des risques graves. L’ensemble justifie une intervention médicale.
Pour exemple au cours du trouble bipolaire :
– ressenti pénible, voire véritable souffrance morale (souffrance psychique)au moment des épisodes de dépression  ;
– comportements inadaptés, répétés au moment des épisodes hypomaniaques ;
– altération des relations avec autrui (familiales, sociales, professionnelles) ;
– altération du fonctionnement quotidien en raison d’une diminution des capacités de concentration et d’attention (troubles cognitifs) ;
– altération de la vie sociale (solitude, chômage, pauvreté, etc.) ;
– actes de délinquance (par exemple au moment des épisodes maniaques ou des crises psychotiques) ;
– conduites à risque (addictions, risques financiers absurdes, conduite automobile dangereuse, etc.) ;
– tentatives de suicide.
Dans les troubles mentaux les plus graves, en permanence ou à certains moments, le patient n’a pas conscience, partiellement ou totalement, de son trouble et de ses conséquences ; ce défaut d’« insight », partiel ou total, est présent par exemple au moment des épisodes aigus, dépressifs ou maniaques, du trouble bipolaire.

5. Le terme « trouble mental » est préférable à celui de « maladie mentale »

Sauf dans des cas particuliers, un trouble mental est la conséquence d’un dysfonctionnement cérébral qui n’a pas de cause précise identifiable. Par exemple, au cours du trouble bipolaire, il n’y a pas d’altération des structures cérébrales : l’imagerie cérébrale (scanner ou IRM) est normale.

Qu’est-ce qui différencie un trouble mental d’une « maladie physique »  ?

Le diagnostic d’un trouble mental repose essentiellement sur les symptômes rapportés par le patient (anxiété, ressenti pénible, difficulté relationnelle, idée délirante, etc.), impossibles à objectiver et à quantifier. Il repose d’autre part sur la reconstitution minutieuse de l’histoire des manifestations du trouble, et aussi sur les perturbations du comportement rapportées par l’entourage ou observées en consultation.
A la différence d’une maladie physique (maladie au sens habituel du terme)le diagnostic d’un trouble mental ne peut pas s’appuyer sur des critères objectifs (biologiques, radiologiques, anatomiques).
Le plus souvent, le trouble mental n’a pas de cause précise identifiable (par différence, la tuberculose est due au bacille de Koch, l’infarctus du myocarde est dû à l’athérosclérose, la maladie d’Alzheimer est due à une altération de certaines structures cérébrales visible sur l’imagerie cérébrale, TDM, IRM, etc.). A l’inverse, le même trouble mental peut avoir des facteurs déclenchants divers :
– maladie physique (maladie hormonale, maladie cérébrale telle qu’une tumeur ou une maladie d’Alzheimer, etc.) ;
– prise d’une substance psychotrope (drogue, médicament toxique) ;
– facteur de stress (séparation, deuil, stress professionnel, etc.).
En l’absence de cause précise identifiable, un trouble mental est d’abord un dysfonctionnement cérébral qui a des mécanismes explicatifs de plusieurs ordres : facteurs neurobiologiques prédisposés (génétiques) et facteurs impactant le développement cérébral durant la vie fœtale et l’enfance et d’autre part facteurs psychologiques et facteurs environnementaux occasionnels, déclenchant ou aggravant les manifestations.
Pour ces diverses raisons, le terme de « trouble mental » est utilisé de préférence à celui de « maladie mentale ».

6. Les troubles mentaux ont des critères diagnostiques consensuels

Pour identifier un trouble mental et choisir le traitement le plus adapté à la situation du patient, le médecin s’appuie en première intention sur une définition consensuelle du trouble établie à un niveau international. Chaque patient est cependant une personne particulière : le traitement du trouble mental est adapté à sa personnalité et à sa situation.

En l’absence de critères diagnostiques objectifs, à quoi se réfèrent les médecins pour parler de tel ou tel trouble mental  ?

En psychiatrie, alors que le concept de « trouble mental » est flou et que les critères des maladies sont surtout subjectifs, une classification des troubles mentaux selon des définitions établies par des groupes d’experts (définitions admises par la grande majorité des psychiatres) permet aux médecins de communiquer entre eux à propos de leurs patients et à propos des recherches épidémiologiques et thérapeutiques.
Les deux classifications internationales des troubles mentaux sont celles de l’Organisation mondiale de la santé (classification internationale des maladies, dite CIM) et celles de l’Association des psychiatres des Etats-Unis (manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux, dit DSM). Ces classifications sont revues et ajustées au fil du temps en fonction de l’évolution des concepts et des pratiques : le CIM en est à sa 10e version (CIM-10) ; le DSM en est à sa 5e version (DSM-5).
Il faut bien noter que :
– tel ou tel trouble mental est souvent associé à un autre. Par exemple le trouble bipolaire (qui réunit des éléments maniaques et des éléments dépressifs) peut être associé à un trouble anxieux, à une addiction (au tabagisme, à l’alcool, etc.), et comporte parfois des éléments psychotiques ;
– les classifications du DSM et de la CIM ne sauraient réduire les problèmes d’un patient à la simple définition de son trouble mental. La prise en charge psychiatrique, diagnostique et thérapeutique est un cheminement pas à pas, subtil et complexe, adapté à la personnalité de chaque patient dans son contexte de vie, adapté à la situation à tel ou tel moment de l’évolution de son trouble mental.
Les classifications incluent les troubles mentaux liés à une cause précise identifiable (que le médecin écarte systématiquement avant de préciser le trouble du patient) :
– troubles mentaux aigus provoqués par la prise de telle ou telle substance (délire de l’alcoolisme aigu ; troubles psychotiques induits par une drogue, un médicament, une intoxication) ;
– troubles mentaux provoqués par une maladie physique éventuellement curable (hypothyroïdie, maladie inflammatoire artérielle), ou par une altération des structures cérébrales (séquelles de traumatisme, tumeur, maladie cérébrale dégénérative telle que la maladie d’Alzheimer).

7. Le fonctionnement défectueux de certains réseaux neuronaux est le mécanisme fondamental des troubles mentaux

Sur un terrain neurobiologique prédisposé (dysfonctionnement de certains circuits neuronaux), les facteurs psychologiques et environnementaux déclenchent les pensées et les comportements inadaptés qui caractérisent tel ou tel trouble mental : par exemple les variations excessives de l’humeur en cas de trouble bipolaire.

Quels dysfonctionnements des circuits neuronaux peuvent être responsables d’un trouble mental ?

L’intégrité anatomique du cortex cérébral frontal et préfrontal est évidemment la condition première d’un fonctionnement mental satisfaisant : une lésion traumatique ou tumorale à ce niveau, de même que l’altération progressive des neurones par une maladie dégénérative (telle que la maladie d’Alzheimer) peuvent s’accompagner de troubles mentaux très divers.
En l’absence d’altération anatomique identifiable, c’est le fonctionnement défectueux des réseaux  neuronaux responsables du fonctionnement psychologique et comportemental (pensée, émotions, humeur) qui est responsable des troubles mentaux.
La capacité du cerveau à créer les réseaux neuronaux favorables, au fil des apprentissages du jeune âge et des événements psychologiques de la vie, est nécessaire à l’organisation d’une pensée cohérente, responsable de comportements adaptés.
Un 1er mécanisme fondamental des troubles mentaux est le dysfonctionnement « neurobiologique » de certains réseaux neuronaux sous l’influence de facteurs prédéterminés (d’origine génétique) ; c’est le terrain prédisposé des troubles mentaux qui apparaissent à un âge jeune tel, par exemple, le trouble bipolaire. Ce mécanisme représente le versant « inné » des troubles mentaux.
Un 2e mécanisme est la constitution au cours du développement (à la suite d’événements psychologiques ou de l’exposition à des facteurs neurotoxiques) de réseaux neuronaux inadaptés qui se maintiennent malgré leurs effets néfastes. Ces facteurs psychologiques sont souvent prédominants au cours de troubles mentaux relativement modérés comme par exemple les conduites addictives et les troubles anxieux. Ce 2e mécanisme représente le versant « acquis » des troubles mentaux aggravé éventuellement par des facteurs environnementaux occasionnels (les stress).
Les deux grands types de mécanismes d’un trouble mental, l’inné et l’acquis (facteurs psychologiques et stress) ne s’excluent pas ; au contraire, ils se renforcent le plus souvent ; c’est le cas au cours du trouble bipolaire.

8. Le mécanisme de base du trouble bipolaire est une instabilité neurobiologique des zones du cerveau chargée de la régulation de l’humeur

Les grands axes du traitement du trouble bipolaire correspondent à ses trois mécanismes fondamentaux : stabilisateurs de l’humeur pour agir sur le terrain neurobiologique ; psychothérapies pour agir sur les facteurs psychologiques ; aménagements du mode de vie pour agir sur les facteurs environnementaux.

Qu’est-ce qui explique la maladie « trouble bipolaire » ? Quelles en sont les causes ?

Le trouble bipolaire (TBP) est une instabilité de l’humeur et des émotions dont le mécanisme premier est neurobiologique : un dysfonctionnement des zones du cerveau spécialisées dans la régulation de l’humeur (hyperréactivité de certaines zones, défaillance des systèmes de contrôle des émotions). Cette instabilité neurobiologique est responsable d’un traitement anormal des informations émotionnelles et d’humeurs inadaptées survenant soit sans raison, soit sous l’effet de stimulus modérés de la vie quotidienne (émotions, stress), normalement sans effet chez la plupart des personnes.
Le terrain neurobiologique prédisposé du TBP explique :
– le caractère parfois familial du TBP (rôle de facteurs génétiques sur le fonctionnement des neurones en charge de la régulation de l’humeur) ;
– la fréquence élevée de certains troubles mentaux associés au TBP (trouble anxieux, trouble addictif, risque suicidaire, troubles du sommeil). Ces divers troubles mentaux (comorbidités du TBP) auraient un mécanisme neurobiologique voisin de celui du TBP ;
– l’axe essentiel du traitement du TBP par les médicaments stabilisateurs de l’humeur dont le mode d’action prédominant paraît être la stabilisation de l’excitabilité des neurones spécialisés dans le contrôle des variations de l’humeur. Plus précisément, il semble que les stabilisateurs de l’humeur rétablissent un équilibre entre les régions cérébrales chargées du traitement des informations émotionnelles ce qui rétablit un bon équilibre entre les stimulus extérieurs et les émotions ressenties (éviter ainsi les phénomènes d’emballement qui conduisent aux épisodes majeurs).
Sur ce terrain neurobiologique (facteur constitutionnel du TBP, la« vulnérabilité »), viennent s’ajouter des facteurs acquis au cours de la vie qui favorisent, déclenchent ou aggravent les symptômes :
– facteurs psychologiques constitués au gré des expériences psycho-logiques de la vie ;
– facteurs environnementaux, par exemple, l’irrégularité des rythmes de vie (sommeil, repas, horaires de travail) et les éventuels stress de la vie quotidienne.

9. La vulnérabilité au trouble bipolaire d’origine génétique est indiquée par l’héritabilité du risque

Les facteurs génétiques ne sont ni nécessaires, ni suffisants pour qu’un TBP apparaisse. Le rôle des facteurs génétiques est beaucoup moins important que celui des autres facteurs (structure psychologique et stress occasionnels) accessibles aux mesures thérapeutiques.

Quelle est la place des facteurs génétiques dans la genèse du trouble bipolaire ?

La place des facteurs génétiques dans la genèse du TBP peut être évaluée à partir de la transmission du risque observée dans la population :
– les enfants d’un patient avec un TBP ont un risque de 15% environ d’avoir un TBP à l’âge adulte ; c’est 7 fois plus élevé que le risque de TBP dans la population générale ;
– le frère ou la sœur d’un patient bipolaire a un risque de TBP plus élevé que le risque de TBP dans la population générale ;
– le jumeau homozygote (« vrai jumeau ») d’un patient bipolaire a un risque de TBP de l’ordre de 30 à 40%, risque plus élevé que celui d’un jumeau hétérozygote (« faux jumeau ») mais très inférieur à 100 % : la génétique n’explique pas tout le TBP.
On peut donc hériter d’un parent bipolaire un risque relativement élevé de TBP mais « on n’hérite pas d’un TBP » (pour l’enfant d’un patient avec un TBP la chance de « ne pas avoir de TBP » est de 85%).
Le TBP n’est pas provoqué par un gène, mais il est favorisé par une combinaison de gènes (encore méconnus) dont l’expression est très variable. Comme dans l’asthme, l’obésité, l’hypertension artérielle, certains cancers, etc. : il existe des terrains génétiques prédisposés.
Les facteurs autres que génétiques (vulnérabilité psychologique et stresseurs), qui interagisent avec les facteurs génétiques de ce terrain prédisposé, contribuent au risque de TBP beaucoup plus que les facteurs génétiques.
Rappelons aussi que, de manière générale, l’expression d’une combinaison de gènes (ainsi au cours du TBP) n’est pas totale, elle est modulée par des gènes répresseurs et des facteurs épigénétiques facilitateurs ou protecteurs (possibilité de rétroaction de facteurs environnementaux sur l’expression des gènes).

10. La vulnérabilité psychologique au trouble bipolaire est acquise au cours de la vie, au fil de la maturation psychologique

La structure psychologique qui prédispose aux manifestations du trouble bipolaire n’est pas immuable : les psychothérapies aident à l’acquisition de pensées nouvelles et de comportements adaptés, permettant de diminuer les variations excessives de l’humeur face aux émotions et aux stress de la vie quotidienne.

Quels facteurs psychologiques prédisposent au trouble bipolaire ?

De manière générale, les pensées et les croyances, l’interprétation que l’on fait des événements, les comportements que l’on a en réponse aux émotions et aux stress de la vie quotidienne, sont un ensemble qui constitue la structure psychologique propre à chaque personne, sa « personnalité ».
La structure psychologique de chacun se construit au fil du temps, depuis la petite enfance (voire la vie intra-utero impactée éventuellement par tel ou tel comportement de la mère), jusqu’à l’âge adulte. Elle se construit en fonction des expériences de vie, des éventuels « traumatismes » physiques et psychologiques, de la trace consciente ou inconsciente que les événements laissent dans la mémoire.
La structure psychologique d’une personne peut favoriser la survenue d’un TBP (ou, à l’inverse, protéger contre le risque de TBP) : l’hyperréactivité aux émotions et aux stress et l’hypersensibilité «de cristal » des patients avec un TBP témoignent d’une structure psychologique particulière associée avec le risque de variations excessives de l’humeur caractéristiques du TBP.
La structure psychologique qui prédispose au TBP n’est pas totalement immuable :
– elle peut s’aggraver en raison du retentissement psychologique des épisodes aigus (anxiété, irritabilité, tendance au repli sur soi, etc.) ;
– elle est modifiable par les psychothérapies.

11. Les manifestations du trouble bipolaire sont favorisées ou déclenchées par des facteurs occasionnels, les « stresseurs »

La prise en compte par le patient des stress de la vie quotidienne est un axe essentiel de la prévention des épisodes aigus du trouble bipolaire : connaissance de son « profil » de facteurs de stress ; vigilance à l’occasion des événements de vie ; suppression des facteurs physiques favorisants des épisodes ; accompagnement social.

Quels types de stress occasionnels, « environnementaux », peuvent favoriser les épisodes aigus du trouble bipolaire ?

La vulnérabilité au  trouble bipolaire (TBP) ne suffit pas pour qu’il apparaisse. Les manifestations du TBP sont le plus souvent déclenchées par divers événements dits facteurs environnementaux (ou « stresseurs »), que l’on peut classer en 3 catégories.
1. Evénements de vie
Tout événement de vie, heureux ou malheureux, considéré comme bénin et banal dans la population générale, peut chez le patient avec un TBP provoquer une réaction émotionnelle et une variation de l’humeur excessives. La variation de l’humeur peut être indifféremment dépressive ou maniaque, parfois de manière paradoxale (euphorie au moment d’un deuil, dépression après une naissance, etc.).
2. Facteurs physiques
L’alcool, le café, les boissons caféinées, les drogues (cannabis, amphétamines, cocaïne), les médicaments (antidépresseurs, antalgiques morphiniques légers) sont autant de facteurs qui favorisent les variations pathologiques de l’humeur ; de même, toute maladie aiguë même bénigne, cause de douleur et d’insomnie. Dans cette catégorie, un facteur majeur déclencheur des épisodes est la perturbation du cycle veille - sommeil.
3. Facteurs psychosociaux
L’irrégularité des rythmes de vie, les difficultés familiales, professionnelles et sociales (solitude, inactivité professionnelle définitive, pauvreté, etc.) sont autant de facteurs qui favorisent évidemment l’instabilité de l’humeur.
Attention ! Tous les patients ne sont pas sensibles aux mêmes stresseurs. Les programmes de psychoéducation consacrent au moins une séance à l’apprentissage d’une « cartographie » (« inventaire » individuel) des facteurs auxquels une personne donnée doit faire attention.

12. Les 3 mécanismes du trouble bipolaire (instabilité neurobiologique, facteurs psychologiques, stress extérieurs), agissent de manière intriquée

Le terrain neurobiologique prédisposé du TBP (dysfonction des zones du cerveau, normalement responsables de la régulation de l’humeur et des émotions), est sous l’influence de facteurs permanents (génétiques et psychologiques), et de facteurs extérieurs (les « stresseurs »).

Comment se conjuguent les mécanismes explicatifs du trouble bipolaire ?

 13. La répétition des épisodes aigus est un facteur aggravant du trouble bipolaire

Les épisodes répétés du trouble bipolaire aggravent les facteurs psychosociaux ; impactent la personnalité (inquiétude, anxiété, irritabilité, etc.) et finissent par laisser des cicatrices neuronales qui aggravent le terrain neurobiologique du TBP.

Comment les épisodes aigus aggravent-ils en retour la vulnérabilité et les stress qui favorisent le trouble bipolaire ?