Mot essentiel n° 4 – Manie aiguë (épisode maniaque aigu) : une urgence médicale

L’état maniaque aigu est une forme caricaturale de l’état hypomaniaque ; c’est une urgence médicale psychiatrique.
Le patient n’a pas conscience de son trouble ; il s’expose à des risques considérables (physiques, financiers, judiciaires, etc.).
Une hospitalisation est souvent nécessaire pour traiter l’état d’agitation physique et mentale, faire dormir le patient et le protéger.
Des symptômes psychotiques (délires, hallucinations) peuvent survenir au moment d’un épisode maniaque aigu.

SOMMAIRE

1. Crise d’agitation et de délire chez un adolescent

2. Symptômes psychotiques (délires, hallucinations)

3. Fugue d’un adolescent

4. Crise d’adolescence ?

5. Episode maniaque sévère dans l’évolution d’un trouble bipolaire connu

6. Un état maniaque sévère est évident pour un entourage averti

7. Le patient n’a pas conscience de son trouble

8. La répétition de comportements à risque alertent l’entourage

9. Activité sexuelle ou toxicomaniaque à risque infectieux

10. Demande d’une sauvegarde de justice

11. Demande d’hospitalisation en urgence pour une manie aiguë

12. Principe du traitement en urgence d’une manie aiguë

1. Crise d’agitation et de délire chez un adolescent

Un trouble psychotique aigu chez un adolescent n’indique pas toujours le début d’une schizophrénie ; d’autres causes sont possibles dont le trouble bipolaire : une période d’observation est souvent nécessaire pour établir le bon diagnostic.

Quelle forme d’allure psychotique peut prendre un état maniaque aigu ?

Ce grand adolescent de 18 ans a été interpellé par les policiers alors qu’il s’agitait devant le magasin d’instruments de musique dont il venait de briser la vitrine ! L’état d’agitation et les propos incohérents ont conduit les policiers à l’amener au service des urgences médicales avec une «réquisition pour expertise médicale».
Le médecin et l’infirmière adoptent une attitude apaisante ; ils constatent :
– l’absence d’attitude menaçante de l’adolescent pour lui-même ou pour l’entourage ;
– une grande excitation physique et verbale, il ne tient pas en place, ne suit pas les questions posées, passe du « coq à l’âne », fait des jeux de mots incongrus… ;
– des propos délirants pour justifier le bris de la vitrine : « les voix me disent que je suis le roi de la musique… je prépare un concert mondial… » ;
– l’impossibilité d’établir un contact stable et de calmer l’agitation : « foutez-moi la paix… je ne suis pas fou… ».
Le psychiatre de garde et les parents arrivent rapidement sur place.
Depuis 2 à 3 jours l’adolescent était brusquement devenu « impossible » : très excité à propos d’un projet de concert mondial de rock ; il ne tenait plus en place, ne dormait plus, tenait des propos bizarres.
Après un examen médical général, en l’absence de signes d’appel pour une maladie organique (un scanner cérébral sera néanmoins pratiqué les jours suivants), le patient est hospitalisé en service de psychiatrie. Après une surveillance de quelques jours, la conclusion est celle d’un épisode maniaque aigu révélateur d’un trouble bipolaire. La présence d’éléments « psychotiques » (délires, hallucinations auditives) ne s’oppose pas à ce diagnostic.
Un traitement stabilisateur de l’humeur est mis en route. Deux mois plus tard, l’adolescent s’inscrit en faculté.

2. Symptômes psychotiques (délires, hallucinations)

Dans l’évolution du trouble bipolaire, des éléments psychotiques (délires, hallucinations) peuvent, chez certains patients, accompagner les épisodes aigus dépressifs ou maniaques ; ils disparaissent avec le traitement de l’épisode.

Qu’est-ce qu’un trouble psychotique ?

Les troubles psychotiques (psychose selon la dénomination traditionnelle) réunissent :
– des symptômes délirants et hallucinatoires (délires et hallucinations) ;
– une altération des fonctions intellectuelles (perturbation du jugement ; incohérence du langage et de la pensée, compréhension déformée du monde extérieur, etc.) ;
– des comportements inadaptés et bizarres (retrait social, agitation, etc.).
Un délire est une activité psychique incohérente sans lien avec le contexte réel du patient. L’activité est :
– manifestement erronée et décalée par rapport à la réalité ;
– impossible à faire modifier par la raison et par les preuves.
Les thèmes possibles d’un délire sont très divers :
– de persécution (délire paranoïaque) : « on me veut du mal, on m’espionne, on complote contre moi… » ;
– de jalousie ;
– de grandeur (délire mégalomaniaque) : « je suis le roi de la musique pop, je vais avoir le prix Nobel… »
– mystique « Dieu m’a choisi… »
– etc.
Les hallucinations sont une perception sensorielle ressentie comme venant de l’extérieur alors que le stimulus n’existe pas :
– auditives (bruits divers, voix qui chuchotent, voix qui interpellent…) ;
– visuelles (apparition de personnes de sa famille) ;
– saveurs ou odeurs, le plus souvent désagréables ;
– sensitives (impressions de touchers, d’effleurements).
Les principaux troubles psychotiques (en dehors d’épisodes aigus déclenchés par une drogue ou par un médicament) sont les suivants :
– schizophrénie (apparaissant à l’adolescence, ou chez un adulte jeune) ;
– psychoses avec délires isolés, persistants ou récidivants (de jalousie, de persécution, de grandeur, érotomaniaque, etc.) ;
– épisodes psychotiques ou éléments psychotiques au cours du trouble bipolaire.

3. Fugue d’un adolescent

La « fuite » d’un patient en état d’agitation et de délire est une « errance pathologique » : le patient n’a pas pleinement conscience de ses actes, il vagabonde sans but, il s’expose à des situations dangereuses.

Quelle signification peut avoir la fugue d’un adolescent ? Quelle est la différence entre une fugue et une « errance » ?

La fugue d’un adolescent traduit le besoin impérieux de quitter un endroit pour échapper à un contexte de vie jugé conflictuel (famille, école) ; c’est un acte raisonné et lucide (même s’il est injustifié) qui a, le plus souvent, un but précis. Il ne faut pas dramatiser la première fugue d’un adolescent ; cependant une fugue non clairement motivée, même brève, peut être le signe d’alerte d’un trouble psychiatrique. C’est pourquoi l’adolescent qui a fait une fugue sans raison précise évidente doit avoir une évaluation psychologique (entretien avec le médecin généraliste, un pédiatre, ou un psychiatre).
L’errance est un acte pathologique non raisonné, lié à un trouble psychiatrique. Le patient ne reste pas durablement au même endroit ou avec les mêmes personnes, il vagabonde au gré de ses élans maniaques ou de ses préoccupations délirantes ; il s’expose ainsi à des situations dangereuses en raison de la perte de lucidité sur les risques encourus. L’errance pathologique chez une personne jeune peut, entre autres causes, révéler un trouble bipolaire (TBP) ou une schizophrénie.
Dans le cas présent, le comportement de l’adolescent qui a disparu soudainement de son domicile dans un contexte d’agitation et de délire est bien en faveur d’une errance pathologique (qui s’avérera être liée à l’état maniaque aigu révélateur du TBP).

4. Crise d’adolescence ?

Une rupture nette et rapide dans le comportement d’un adolescent (humeur changeante, incidents relationnels répétés, chute brutale des résultats scolaires) ne doit pas être mise facilement sur le compte d’une « crise d’adolescence » : prendre l’avis du médecin généraliste ou du pédiatre est souhaitable.

Que penser du terme « crise d’adolescence » à propos de certains comportements psychologiques ?

L’adolescence est une période au cours de laquelle il est parfois difficile de faire la différence entre des difficultés liées au processus normal de maturation psychologique et les signes d’alerte d’un trouble psychiatrique.
Des troubles du comportement, fréquents à l’adolescence, du type irritabilité, conduites à risque, humeur changeante, mis sur le compte d’une « crise d’adolescence », ne doivent pas être dramatisés, mais… il ne faut pas non plus toujours les banaliser.
Doivent attirer l’attention des parents (et du médecin) sur la possibilité d’un trouble mental les signes suivants :
– rupture nette et rapide par rapport au comportement antérieur ;
– répétition des prises de risque et des incidents ;
– impulsivité (irritabilité) récente et persistante ;
– trouble du sommeil ;
– chute brutale des résultats scolaires…
Dans le cas présent, l’épisode transitoire d’humeur changeante survenu un an auparavant (humeur dépressive interprétée à l’époque par les parents comme une « crise d’adolescence »), est a posteriori un bon argument en faveur d’un début du trouble bipolaire.

5. Episode maniaque sévère dans l’évolution d’un trouble bipolaire connu

L’état maniaque sévère est une situation de crise : traitement d’attaque immédiat par stabilisateur de l’humeur, surveillance rapprochée par l’entourage, hospitalisation en urgence à la moindre impression de perte de contrôle de la situation.

Quelle est la forme habituelle d’un état maniaque sévère survenant dans l’évolution d’un trouble bipolaire ?

Voici une femme âgée de 45 ans, suivie depuis plus de 15 ans pour un trouble bipolaire (TBP) ; elle vit seule ; elle a deux enfants.
Après le dernier épisode dépressif, le TBP était stabilisé depuis plus de 2 ans avec la prise quotidienne d’un médicament stabilisateur de l’humeur, médicament qu’elle a arrêté depuis 2 ou 3 semaines.
Des problèmes financiers récents alertent ses enfants: dépenses démesurées, pertes importantes au casino, découvert bancaire.
Devant l’état d’agitation de sa mère, une de ses filles joint le psychiatre.
L’état maniaque est évident : la patiente est agitée, euphorique ; elle n’arrête pas de parler et d’interrompre le médecin ; elle minimise totalement les problèmes financiers récents.
Le médecin indique la nécessité d’une hospitalisation, ce que la patiente accepte, finissant par admettre qu’elle n’est pas dans son état habituel.
En attendant, la patiente est placée sous la surveillance de sa fille : elle prendra son médicament stabilisateur de l’humeur (2 prises par jour) et un hypnotique le soir.
Une demande de sauvegarde de justice prend effet le jour même.
Trois jours plus tard, à l’arrivée à l’hôpital, la situation s’est aggravée :
– la patiente est très agitée, elle déambule sans cesse ;
– elle n’a pas conscience de son trouble ; elle n’est pas accessible au raisonnement médical :  ses idées sont parfaitement claires… elle demande ce qu’elle fait ici… elle sait mieux que les médecins ce qu’il faut faire… !
L’équipe soignante s’efforce d’établir un contact apaisant.
Sous l’effet du traitement débuté en urgence, la situation s’améliore progressivement ; l’agitation disparaît ; le sommeil devient régulier.
La patiente peut retourner chez elle trois semaines plus tard. Le plan d’action arrêté en accord avec la patiente et ses enfants comprend un suivi rapproché assuré par l’équipe du secteur psychiatrique dont elle dépend.

6. Un état maniaque sévère est évident pour un entourage averti

Par différence avec l’état hypomaniaque (qui n’empêche pas le patient de fonctionner plus ou moins normalement dans la vie quotidienne), au cours de la manie aiguë, l’agitation mentale et physique et la perte du sens des réalités empêchent le patient de fonctionner dans la vie quotidienne et le mettent en danger.

Quels sont les principaux signes d’un état maniaque sévère ?

La manie aiguë se traduit d’abord par une humeur « excessive » survenant sans raison ou sans proportion avec la situation réelle, pouvant aller d’une jovialité insouciante à une agitation mentale et verbale pratiquement incontrôlable.
En plus de l’humeur excessive et exaltée, les principales manifestations de l’état maniaque aigu sont les suivantes :
– excitation, agitation et hyperactivité physiques, pouvant conduire à un épuisement ;
– désir incessant de parler (idées et projets défilent à grande vitesse de manière incontrôlable) ;
– diminution du besoin de sommeil (c’est plus qu’une insomnie : le patient se réveille plein d’énergie après 2 ou 3 h de sommeil) ; dans les formes les plus graves il peut rester 3 ou 4 jours sans dormir) ;
– augmentation de l’estime de soi (idées de grandeur, surestimation de ses capacités) ;
– levée des inhibitions sociales (qui expose à des conduites imprudentes, inappropriées, déplacées, voire à des actes de délinquance) ;
– augmentation de la libido ;
– symptômes « psychotiques » parfois présents : idées délirantes, hallucinations auditives (des voix lui parlent directement).

7. Le patient n’a pas conscience de son trouble

Au cours d’un état maniaque aigu, la perte de contrôle de soi, la perte de la capacité de jugement, les comportements de désinhibition exposent le patient à des actes préjudiciables (« le Dr Jekyll peut devenir Mr Hyde »).

Au moment d’un état maniaque aigu, que ressentent les patients à propos de leur trouble ?

Au moment d’un état maniaque aigu, le patient a peu ou pas conscience de son trouble :
– la perte de la capacité de jugement et un comportement de désinhibition l’exposent à des actes pouvant avoir des conséquences graves pour lui et l’entourage ;
– le patient n’est pas en mesure de demander de l’aide, il perd le contrôle, sa conscience est brouillée par des symptômes psychiatriques, il ne peut pas « se tirer d’affaire » tout seul.
La désinhibition psychosociale qui accompagne l’état maniaque fait que le patient peut avoir des comportements et commettre des actes qu’il n’aurait pas commis ou qu’il ne commettrait pas en dehors des épisodes maniaques ; actes et comportements qu’il réprouverait s’il était dans son état habituel (le patient n’est pas lui-même : le docteur Jekyll peut devenir Mr Hyde ).
L’état maniaque s’accompagne habituellement d’une perplexité et d’une anxiété importantes en raison surtout de l’hostilité d’un entourage non averti. Cependant, le ressenti du patient est à bien des égards une expérience agréable : le sentiment de « plénitude » et « d’accord avec lui-même » le rend peu accessible à la critique de son état et de sa conduite.
A distance de l’épisode, la prise de conscience a posteriori des événements peut provoquer un sentiment de honte. Cependant, au début de la maladie, le patient garde souvent une « nostalgie » de l’effet de bien-être et de plénitude qu’il avait au moment de l’état maniaque, ce qui peut favoriser le déni de l’épisode et le conduire à renoncer à son traitement stabilisateur de l’humeur (qui « l’empêche d’être lui-même »). A ce moment, l’objectif de l’accompagnement psychologique et éducatif est d’amener le patient à admettre et à comprendre son trouble.

8. La répétition de comportements à risque alertent l’entourage

L’état maniaque aigu est une urgence psychiatrique, médicale et sociale qui nécessite souvent des mesures de protection immédiates : protection juridique, hospitalisation en urgence.

A quels risques exposent les comportements du patient en état maniaque aigu ?

Au cours d’un trouble bipolaire, la survenue de comportements à risque est un symptôme majeur d’une décompensation maniaque (ou hypomaniaque). Le patient prend des décisions et accomplit des actes sans rapport avec la réalité de la situation (des actes « insensés ») qui peuvent avoir les conséquences les plus graves pour lui et pour sa famille.
Deux mécanismes expliquent ces comportements absurdes :
– d’une part, le patient a peu ou pas conscience du caractère pathologique de son comportement ; il a une absence de conscience de son trouble (une perte « d’insight ») ; il ne sent pas qu’il est malade. Alors qu’il surveillait son humeur et prenait chaque jour ses médicaments, il entre dans une période où « il n’est plus sur ses gardes » : il a perdu sa capacité de jugement ; il ne raisonne plus normalement ; il n’est pas accessible à un raisonnement rationnel ;
– d’autre part, l’euphorie et l’excès de confiance en soi, caractéristiques de l’état maniaque, lui font ignorer les risques : il n’a plus de limites, plus de contrôle de soi.
C’est ainsi que le patient en état maniaque peut, par exemple :
– conduire sa voiture à grande vitesse et sans respect du code de la route ;
– sous-estimer les pertes financières à des jeux d’argent ;
– tricher pour obtenir des crédits bancaires au-dessus de ses moyens ;
– s’investir et investir son argent dans des projets (des « affaires ») grandioses, imprudents ou absurdes ;
– multiplier des rapports sexuels non protégés avec des inconnus ;
– commettre des actes de délinquance (abus de confiance, vol, etc.).
Ces prises de risque peuvent avoir les conséquences familiales et sociales les plus graves : dégradations des relations sociales, divorce, perte de logement, perte d’emploi, suites juridiques, etc.
N’ayant pas conscience du caractère « anormal » de son comportement et ne pouvant le reconnaitre, le patient en état maniaque est facilement irritable et agressif face aux essais de rappel à la réalité, de la part de l’entourage (qui s’inquiète et s’angoisse), de la part de la police (qui verbalise), de la part du banquier (qui bloque les comptes) et… du médecin (qui essaie de le convaincre de se soigner).

9. Activité sexuelle ou toxicomaniaque à risque infectieux

Dans le cas d’un patient qui a une conduite sexuelle ou toxicomaniaque comportant un risque infectieux (hépatite B, hépatite C, sida, autre), le médecin demande à intervalles réguliers des tests biologiques afin de prévenir, dépister et éventuellement traiter toute infection récente.

Quelle attitude adopter après une activité (sexuelle ou autre) exposant à un risque infectieux ?

L’état maniaque au cours d’un trouble bipolaire (TBP) expose à des conduites à risque (rapports sexuels non protégés, et/ou avec des partenaires multiples ; usage de drogue ; conduite automobile dangereuse, etc.). Ces comportements sont en rapport avec l’excitation mal contrôlée et le sentiment d’invulnérabilité propres à l’état maniaque.
Certaines conduites exposent à un risque infectieux élevé :
– rapports sexuels multiples, non protégés, avec des inconnus qui exposent à un risque de contamination infectieuse par le virus du sida (le VIH), par le virus de l’hépatite B (le VHB), par le tréponème (responsable de la syphilis) ;
– injections de drogues par voie intraveineuse qui exposent aux risques d’infection par le VIH et par le VHC.
Dans le contexte d’un épisode maniaque du TBP, en cas d’activité récente à risque infectieux (sexuelle ou autre), le patient ne doit pas hésiter à consulter dans un service d’urgences médicales. Le risque de contamination ayant été évalué par une équipe compétente, après une évaluation sérologique de la situation (immunité préexistante ou infection récente), le médecin indiquera éventuellement le diagnostic et l’attitude à adopter :
– contamination bactérienne (à gonocoque, à chlamydia) ou par le tréponème, à traiter par les antibiotiques ;
– contamination virale, souvent silencieuse (au VIH, au VHB, au VHC), à traiter par des antiviraux de manière à prévenir l’infection ou la traiter précocement.

10. Demande d’une sauvegarde de justice

Au cours d’une situation de crise telle que la manie aiguë menaçant les intérêts du patient et exposant à des actes de délinquance, une demande de sauvegarde de justice est adressée par le médecin (ou la famille) auprès du procureur de la République ; elle prend effet à la date de la demande.

Qu’est-ce qu’une demande de « sauvegarde de justice » ? Comment est-elle mise en œuvre ?

La question de la sauvegarde de justice doit être évoquée systématiquement par l’entourage et par le médecin au moment d’un épisode maniaque aigu. L’objectif est de protéger le patient sur le plan juridique, ce qui est une obligation légale du médecin.
La sauvegarde peut être demandée à tout moment par la famille, par le médecin traitant ou par le psychiatre, parfois par le patient lui-même ; c’est une mesure prise pour une durée limitée.
[<http://vosdroits.service-public.fr/particuliers/F2075.xhtml]
Le demandeur de la sauvegarde de justice (habituellement le médecin traitant ou le psychiatre), adresse un courrier au procureur de la République (et non pas au juge des tutelles).
Elle permet d’annuler, dans le cadre d’une procédure judiciaire, des actes préjudiciables (achats inadaptés, ou irraisonnés, ventes intempestives), etc.), accomplis durant la période de sauvegarde, à partir du jour de la demande.
Ce n’est donc pas la solution face à des actes préjudiciables déjà engagés (elle ne met pas à l’abri de poursuites juridiques en cas d’actes de délinquance déjà accomplis) ; cependant, certaines dépenses inconsidérées déjà réalisées peuvent être annulées.
La durée de la protection est de 6 mois à partir de la date de la demande ; elle est réversible sur demande du médecin ; elle est renouvelable une fois, pour une nouvelle période de 6 mois ; ce n’est pas une mise sous tutelle.
Elle ne nécessite pas de produire un certificat médical motivant les raisons et les circonstances de la demande.
Pour être pleinement efficace, la sauvegarde de justice :
– doit être demandée le plus vite possible dans les situations à risque élevé (sans attendre que surviennent des actes préjudiciables) ;
– peut être renforcée par la désignation d’un mandataire spécial, le plus souvent un membre de la famille, dont le pouvoir cessera à la fin de la période de sauvegarde.

11. Demande d’hospitalisation en urgence pour une manie aiguë

Un état maniaque aigu peut parfois être traité « au domicile » lorsqu’un entourage averti est apte à accompagner le patient.
En cas d’agitation physique et mentale sévère, en cas de conduites à risque (mise en danger personnelle, actes de délinquance), en cas d’isolement l’hospitalisation est nécessaire.

Comment est demandée une hospitalisation pour un motif  psychiatrique (« hospitalisation sans consentement » si nécessaire) ?

Dans les cas où un épisode sévère du TBP nécessite une hospitalisation, le médecin privilégie d’abord une hospitalisation « libre », négociée avec le patient (un principe général du traitement des troubles psychiatriques est de fonder les soins sur l’adhésion du patient, tout autant que possible).
Si nécessaire, le médecin organise une « hospitalisation sans consentement » :
– soins sans consentement à la demande d’un tiers (précédemment « hospitalisation à la demande d’un tiers » ) ; c’est-à-dire à la demande d’un membre de l’entourage (familial ou non), déjà au courant de la maladie du patient ;
– hospitalisation sans consentement à la demande d’un représentant de l’Etat, du fait d’un trouble à l’ordre public (précédemment « hospitalisation d’office »).
Les soins « sans consentement à la demande d’un tiers » ne concernent que le début des soins : dès la 24e heure, le psychiatre évalue la capacité du patient à donner un consentement aux soins.
Les motifs qui font demander l’hospitalisation au cours d’un état maniaque aigu ne manquent pas :
– incapacité du patient à consentir aux soins du fait d’une conscience obscurcie par les symptômes aigus ;
– risques physiques (épuisement par absence de sommeil et agitation physique ;  défaut d’alimentation) ;
– risques comportementaux multiples (dont les risques majeurs d’agression et de délinquance).
Rappelons que, de manière générale, l’hospitalisation d’un patient bipolaire doit être envisagée dans les situations suivantes (recommandations 2009 de la Haute Autorité de santé) :
– trouble du comportement majeur pouvant avoir des conséquences préjudiciables pour le patient, l’entourage ou les soignants ;
– menace suicidaire ;
– épisode sévère ou résistant à un traitement bien suivi par un médicament stabilisateur de l’humeur de 1re intention ;
– épisode maniaque ou dépressif associé à un autre trouble psychiatrique ;
– retentissement sévère sur la santé physique ;
– contexte de vie défavorable : isolement, soutien familial insuffisant, épuisement de l’entourage, etc.

12. Principe du traitement en urgence d’une manie aiguë

Un premier état maniaque aigu est une urgence traitée dans un service de psychiatrie. La compétence et le savoir-faire du personnel médical et infirmier sont le garant d’une prise en charge efficace, adaptée à la situation particulière de chaque patient.

Quels sont les principes du traitement d’un état maniaque aigu ?

Au cours d’un état maniaque aigu, le premier objectif de l’équipe soignante est de calmer l’agitation psychomotrice du patient et d’atténuer l’anxiété extrême qui l’accompagne :
– savoir-faire apaisant d’un personnel habitué à gérer ce type de situation, par une approche relationnelle calme, en limitant les sources de stimulation pour diminuer l’hyperréactivité de l’état maniaque et améliorer le contact avec le patient ;
– médicament sédatif « anxiolytique » (famille des benzodiazépines) pris par voie orale chaque fois que possible ; une injection intramusculaire est parfois nécessaire, de même une contention physique appliquée par un personnel formé à cet effet ;
– si nécessaire, en cas d’agitation physique extrême, injection d’un neuroleptique sédatif (médicament qui peut être mal ressenti car le patient continue à avoir « les idées qui défilent à 100 à l’heure » alors que son corps est immobilisé, comme figé).
L’hospitalisation dans un service de psychiatrie est le plus souvent nécessaire. L’état de grande agitation psychomotrice étant maîtrisé, les médecins orientent rapidement le traitement en fonction des hypothèses diagnostiques. Dans le cas présent, l’hypothèse de la décompensation maniaque aiguë d’un trouble bipolaire est probable ; la présence d’éléments psychotiques (délires, hallucinations auditives) ne s’oppose pas à ce diagnostic. Le traitement est le suivant :
– traitement des symptômes présents en plus de ceux de l’état maniaque proprement dit : anxiolytique sédatif pour apaiser l’anxiété et rétablir un sommeil satisfaisant (médicaments prescrits pour une durée prévisible limitée ne dépassant pas 3 ou 4 semaines) ;
– traitement d’attaque de l’état maniaque proprement dit, manifestation du TBP, par un médicament antimaniaque stabilisateur de l’humeur dont l’effet ne commencera à se faire sentir qu’après plusieurs jours.
Le médicament stabilisateur de l’humeur est choisi dans l’une ou l’autre des 3 catégories (lithium, antipsychotique de 2e génération, anticonvulsivant). La présence d’éléments psychotiques (délires, hallucinations) peut faire recourir de préférence à un antipsychotique de 2e génération.
L’efficacité du traitement d’attaque sera réévaluée après 3 ou 4 semaines de manière à le modifier ou le renforcer si nécessaire.